
L’impact carbone d’une construction neuve en Suisse ne dépend pas seulement du choix de matériaux « verts », mais de l’optimisation systémique de chaque décision, du dimensionnement du béton à la logistique de la toiture.
- Le surdimensionnement, même de quelques centimètres de béton, peut annuler les gains écologiques d’autres matériaux.
- Jeter des gravats de démolition est une hérésie économique et écologique, alors qu’ils constituent un gisement de matériaux local.
Recommandation : Appliquez une grille d’audit à chaque poste, du concassage des déchets sur site à la planification de la réutilisation future des structures, pour diviser l’empreinte carbone cachée de votre projet.
L’image est frappante : une maison flambant neuve, certifiée Minergie, dont l’empreinte carbone avant même sa première occupation équivaut à un demi-siècle de consommation de chauffage. Ce paradoxe met en lumière une réalité souvent occultée dans le monde de la construction durable : l’énergie grise. Il s’agit de toute l’énergie consommée pour extraire, transformer, transporter et mettre en œuvre les matériaux qui constituent le bâtiment. C’est l’impact carbone caché, invisible une fois les clés remises au propriétaire.
Face à ce constat, les premières réponses se tournent souvent vers les solutions les plus évidentes : privilégier le bois, améliorer l’isolation, installer des panneaux solaires. Ces démarches, bien que nécessaires pour réduire l’énergie d’exploitation, ne s’attaquent qu’à la partie émergée de l’iceberg. Elles négligent la dette carbone colossale contractée durant le chantier lui-même. En Suisse, où le secteur de la construction est un contributeur majeur aux émissions de CO2, cette question n’est plus une option mais une urgence.
Mais si la véritable clé n’était pas le bannissement dogmatique de certains matériaux comme le béton, mais plutôt une intelligence de conception et de déconstruction ? Et si la solution résidait dans l’optimisation de chaque gramme de matière, en transformant les contraintes réglementaires suisses, comme les normes SIA, et les réalités économiques en de puissants leviers de performance carbone ? L’enjeu n’est plus de choisir entre « bon » et « mauvais » matériaux, mais d’orchestrer un projet où chaque décision, du dimensionnement des fondations à la logistique de la toiture, est auditée sous l’angle de l’énergie grise.
Cet article propose un audit en profondeur, poste par poste, pour traquer ces émissions cachées et révéler les leviers d’action les plus efficaces, spécifiquement dans le contexte suisse. Nous analyserons comment des choix apparemment techniques, comme l’épaisseur d’une dalle ou la méthode de démolition, ont un impact environnemental et économique bien plus important qu’on ne l’imagine.
Sommaire : L’audit complet de l’énergie grise pour votre projet de construction en Suisse
- Pourquoi le béton armé a-t-il un bilan carbone catastrophique comparé à la pierre massive ?
- Comment concasser les gravats de démolition pour en faire les fondations de la nouvelle maison ?
- Ardoise d’importation ou tuile locale : quel impact transport sur votre bilan écologique ?
- L’erreur de couler 30cm de béton quand 20cm suffisent selon les normes SIA
- Quand choisir un matériau plus polluant à la production mais qui dure 100 ans ?
- Comment démonter et remonter une structure métallique plutôt que de la ferrailler ?
- Quand le biosourcé devient moins cher : l’économie sur la ventilation et la santé
- Pourquoi jeter du béton est une hérésie économique et écologique en Suisse ?
Pourquoi le béton armé a-t-il un bilan carbone catastrophique comparé à la pierre massive ?
Le béton armé est omniprésent dans la construction moderne, mais son bilan carbone est désastreux. Le principal coupable est le ciment, son liant essentiel. La production de ciment, par la cuisson à très haute température du clinker, est un processus extrêmement énergivore. À l’échelle mondiale, l’industrie du ciment est responsable à elle seule d’environ 8% des émissions mondiales de CO2, un chiffre colossal qui dépasse celui du transport aérien. Chaque tonne de ciment produite libère près d’une tonne de CO2 dans l’atmosphère.
À l’opposé, la pierre massive locale présente un profil bien plus vertueux. Son extraction et sa taille requièrent de l’énergie, mais le processus est essentiellement mécanique et ne fait pas appel à des transformations chimiques émettrices de CO2. Lorsqu’elle est sourcée localement, son impact lié au transport est minimal, ce qui en fait une alternative à très faible énergie grise pour les murs porteurs ou les fondations, renouant avec des techniques de construction ancestrales et durables.
Cependant, diaboliser le béton sans considérer les innovations serait une erreur. Le défi n’est pas seulement de le remplacer, mais aussi de le transformer. En Suisse, des start-ups comme Neustark développent des technologies de pointe pour changer la donne. Leur procédé consiste à injecter du CO2 biogénique dans les granulats de béton issus de la démolition. Le CO2 se minéralise et est ainsi stocké de manière permanente, transformant un déchet polluant en un puits de carbone. Cette approche, qui allie recyclage et capture de carbone, montre qu’une partie de la solution se trouve dans la valorisation intelligente de ce matériau si décrié.
Comment concasser les gravats de démolition pour en faire les fondations de la nouvelle maison ?
Chaque chantier de démolition génère une quantité phénoménale de déchets. Dans le seul canton de Vaud, ce sont près de 4,5 millions de tonnes de déchets de chantier par an qui sont produits. Traditionnellement, ces gravats de béton, de brique et de tuile étaient envoyés en décharge, engendrant des coûts de transport et de mise en décharge, tout en consommant de nouvelles ressources naturelles pour produire les matériaux de la construction suivante. Cette approche est aujourd’hui une aberration écologique et économique.
La solution la plus efficace est le concassage sur site. Des concasseurs mobiles, de plus en plus compacts et performants, peuvent être acheminés directement sur le chantier. Ces machines broient les gravats inertes pour les transformer en granulats recyclés de différentes tailles. Ce « gisement urbain » peut alors être directement réutilisé pour les applications ne nécessitant pas une haute performance structurelle, comme les remblais, les sous-couches de routes d’accès, ou même les fondations du nouveau bâtiment.

Cette pratique est déjà bien ancrée en Suisse, où environ 80 à 90% des déchets de construction minéraux sont valorisés. Ces granulats recyclés, certifiés selon les normes de la KBOB (Conférence de coordination des services de la construction et des immeubles des maîtres d’ouvrage publics), sont non seulement écologiques mais aussi souvent moins chers que les matériaux vierges extraits de carrières. Le concassage sur site réduit drastiquement les émissions liées au transport (moins de camions sur les routes), préserve les ressources naturelles et diminue les coûts de gestion des déchets.
Ardoise d’importation ou tuile locale : quel impact transport sur votre bilan écologique ?
Le choix des matériaux de couverture est une décision cruciale pour l’énergie grise d’un bâtiment. Comme le souligne l’association Salza, l’énergie grise des nouveaux bâtiments peut représenter jusqu’à un quart de l’énergie primaire totale consommée sur tout leur cycle de vie. Une part importante de cette énergie est directement liée à la logistique.
Comparer une tuile en terre cuite produite localement à une ardoise importée d’Espagne illustre parfaitement l’importance du facteur « transport ». Bien que l’ardoise puisse avoir une durée de vie légèrement supérieure, son acheminement sur plus de 1500 km alourdit considérablement son bilan carbone. La tuile locale, quant à elle, bénéficie d’un circuit court qui divise son empreinte liée au transport. Le choix d’un matériau ne doit donc jamais se faire sur la seule base de ses propriétés intrinsèques, mais doit intégrer une analyse complète de sa chaîne d’approvisionnement.
Le tableau suivant met en perspective l’énergie grise relative de différents matériaux de toiture, en intégrant les facteurs de durabilité et de distance de transport.
| Matériau | Énergie grise relative | Durée de vie | Transport |
|---|---|---|---|
| Tuile terre cuite locale | Faible | 50-100 ans | < 100 km |
| Ardoise d’Espagne | Moyenne | 80-150 ans | > 1500 km |
| Bardeaux bois local | Très faible | 30-50 ans | < 50 km |
| Tôle aluminium importée | Élevée | 40-60 ans | > 500 km |
L’audit de l’énergie grise impose donc une règle simple : prioriser les matériaux locaux. En Suisse, cela signifie se tourner vers les tuiles en terre cuite, les bardeaux de bois issus de forêts gérées durablement ou même la pierre des carrières régionales. Ce réflexe du circuit court est l’un des leviers les plus simples et efficaces pour réduire l’empreinte carbone cachée de la toiture.
L’erreur de couler 30cm de béton quand 20cm suffisent selon les normes SIA
L’un des gisements d’économies d’énergie grise les plus sous-estimés se trouve non pas dans le choix du matériau, mais dans son dimensionnement. L’optimisation structurelle consiste à calculer au plus juste la quantité de matière nécessaire pour garantir la sécurité et la stabilité de l’ouvrage, sans gaspillage. En Suisse, les normes de la Société suisse des Ingénieurs et des Architectes (SIA) font foi. Pourtant, une pratique courante consiste à surdimensionner les éléments en béton « par sécurité », en ajoutant plusieurs centimètres d’épaisseur à une dalle ou un mur.
Cette marge de sécurité excessive est une hérésie écologique. Chaque centimètre de béton supplémentaire représente des tonnes de ciment, de sable et de gravier produits et transportés inutilement. Selon SuisseÉnergie, une optimisation rigoureuse des plans et des structures, en respectant strictement les normes sans les excéder, peut générer jusqu’à 15% d’économie d’émissions grises sur un projet. C’est un gain considérable, obtenu non pas par un surcoût technologique, mais par une plus grande intelligence de conception en amont.
Pour un maître d’ouvrage ou un architecte, il est donc impératif de challenger l’ingénieur civil sur ces aspects. Il ne s’agit pas de prendre des risques, mais de s’assurer que les calculs sont affinés et que des solutions alternatives sont envisagées pour minimiser l’usage de la matière. Utiliser un béton de classe de résistance supérieure, par exemple, peut permettre de réduire l’épaisseur d’une dalle tout en garantissant la même performance.
Plan d’action : les questions à poser à votre ingénieur civil pour optimiser le dimensionnement
- Utilisation d’outils : Avons-nous employé un logiciel d’optimisation structurelle pour affiner ce calcul ?
- Marge de sécurité : Quelle est la part exacte de la marge de sécurité dans le dimensionnement proposé et comment est-elle justifiée au-delà de la norme SIA ?
- Alternatives mixtes : Une solution alternative avec un plancher mixte bois-béton a-t-elle été étudiée pour réduire le volume de béton ?
- Optimisation par la qualité : Pouvons-nous réduire l’épaisseur de la dalle en utilisant un béton de classe de résistance supérieure ?
- Conformité avancée : Le calcul intègre-t-il les dernières recommandations de la norme SIA 2032 sur l’énergie grise dans les bâtiments ?
Quand choisir un matériau plus polluant à la production mais qui dure 100 ans ?
L’audit de l’énergie grise ne peut se limiter à une simple photographie de l’impact à la production. Il doit impérativement adopter une vision dynamique sur l’ensemble du cycle de vie du bâtiment. C’est le principe de l’Analyse du Cycle de Vie (ACV). Dans cette optique, un matériau dont la production est très énergivore peut s’avérer être un choix plus écologique s’il offre une durabilité exceptionnelle et ne nécessite ni remplacement ni maintenance lourde pendant un siècle ou plus.
Le cuivre pour une toiture, par exemple, a une énergie grise de production élevée. Cependant, sa durée de vie peut dépasser 100 ans et il est entièrement recyclable en fin de vie. À l’inverse, une solution de couverture moins chère et moins polluante à produire, mais qui doit être remplacée tous les 25 ans, générera au final une empreinte carbone cumulée bien supérieure sur la durée de vie du bâtiment. Comme le formule SuisseÉnergie, « une construction compatible avec le climat doit rester utile même à la fin de son cycle de vie ».

Cette approche est au cœur des recherches menées en Suisse, notamment à l’EPFL. Des experts comme Catherine De Wolf y développent une mesure plus précise de l’énergie grise qui intègre toutes les étapes : extraction, transport, chantier, rénovations multiples, et enfin démolition et recyclage. Penser sur le long terme implique de se poser la question : ce matériau devra-t-il être remplacé ? Si oui, à quelle fréquence ? L’impact de trois rénovations sur 75 ans est souvent bien plus lourd que celui d’un seul matériau robuste choisi au départ.
Comment démonter et remonter une structure métallique plutôt que de la ferrailler ?
La hiérarchie de la gestion des déchets est claire : réduire, réutiliser, recycler. Dans la construction, le recyclage de l’acier (ferraillage) est une pratique courante et bénéfique, mais le réemploi est un cran au-dessus en termes de performance écologique. Le réemploi consiste à démonter un élément de construction pour le réutiliser tel quel dans un autre projet, sans passer par un processus de refonte énergivore.
Les structures métalliques (poutres, profilés) se prêtent particulièrement bien à cette approche. Boulonnées plutôt que soudées, elles peuvent être démontées proprement, inventoriées et remontées sur un nouveau site. Cela évite la consommation d’énergie massive nécessaire à la production de nouvel acier. Le potentiel est énorme : en Suisse, on estime à 75’000 tonnes la quantité de matériaux de construction réutilisables qui finissent chaque année à la benne. C’est un gisement dormant d’une valeur considérable.
Pour faciliter cette transition vers une économie circulaire du bâtiment, plusieurs plateformes suisses ont vu le jour. Salza.ch met en relation directe les chantiers de déconstruction et les nouveaux projets, créant un marché de l’occasion pour les matériaux sans stockage intermédiaire. USEagain.ch ou Matériuum à Genève fonctionnent comme des ressourceries, proposant des éléments de seconde main (poutres, mais aussi fenêtres, portes, radiateurs) à des prix compétitifs. Ces initiatives prouvent que penser « démontable » dès la conception n’est plus une utopie, mais une stratégie rentable et écologiquement supérieure au simple recyclage.
Quand le biosourcé devient moins cher : l’économie sur la ventilation et la santé
Les matériaux biosourcés (bois, paille, ouate de cellulose, liège) sont souvent perçus comme une alternative « verte » mais coûteuse. Cette vision ne prend pas en compte les économies indirectes et les bénéfices sur le long terme. L’énergie grise d’un panneau isolant en fibre de bois locale est jusqu’à 25 fois inférieure à celle de son équivalent en polystyrène expansé, un dérivé du pétrole. Mais l’avantage économique va bien au-delà du bilan carbone initial.
Premièrement, de nombreux matériaux biosourcés ont la capacité de réguler naturellement l’humidité ambiante (ils sont « perspirants »). Cette propriété peut permettre, dans certaines configurations de conception bioclimatique, de se passer d’un système de ventilation mécanique contrôlée (VMC) double-flux, un poste de coût important à l’installation et à l’entretien. Deuxièmement, ces matériaux naturels n’émettent pas ou peu de Composés Organiques Volatils (COV), contrairement à de nombreux matériaux synthétiques (colles, vernis, isolants). La meilleure qualité de l’air intérieur qui en résulte a un impact direct sur la santé des occupants et réduit les coûts de santé associés.
Enfin, le contexte réglementaire et financier suisse rend le biosourcé de plus en plus compétitif. Les projets utilisant des matériaux à faible énergie grise sont éligibles à des aides financières via le Programme Bâtiments. L’atteinte du label Minergie-ECO, qui valorise spécifiquement les aspects de santé et d’écologie de la construction, peut également débloquer des subventions cantonales supplémentaires et des conditions de prêt préférentielles. À long terme, ces bâtiments, plus sains et plus écologiques, bénéficient d’une meilleure valorisation sur le marché immobilier.
À retenir
- L’optimisation structurelle (éviter le surdimensionnement) a souvent plus d’impact que le seul choix d’un matériau « vert ».
- Le recyclage sur site des gravats via le concassage est une obligation économique et écologique en Suisse.
- La durabilité et l’analyse du cycle de vie (ACV) doivent guider le choix des matériaux, au-delà de leur coût de production initial.
Pourquoi jeter du béton est une hérésie économique et écologique en Suisse ?
Après avoir audité les différents postes, la conclusion est sans appel : considérer les gravats de béton comme un déchet à éliminer est une erreur stratégique majeure. C’est une hérésie à la fois écologique, car elle implique de gaspiller une ressource tout en extrayant de nouveaux matériaux, et économique, car elle représente un coût net là où une valeur pourrait être créée. Chaque camion qui part vers une décharge est le symbole d’une opportunité manquée.
La valorisation des gravats, que ce soit par le concassage pour créer des granulats recyclés ou, mieux encore, par le réemploi direct de certains éléments, transforme une ligne de coût en une ligne de recette ou, au minimum, en une réduction de dépenses. Le coût de mise en décharge, incluant le transport, est significativement plus élevé que le coût de traitement sur site. De plus, les granulats produits ont une valeur marchande, ce qui compense encore davantage le coût de l’opération.
Le tableau suivant synthétise l’équation économique, en se basant sur des estimations moyennes en Suisse, qui peuvent varier selon les cantons et la logistique du chantier.
| Option | Coût/tonne (estimation CHF) | Impact environnemental | Valeur récupérée (estimation CHF) |
|---|---|---|---|
| Mise en décharge | 30 – 50 CHF + transport | Très élevé | 0 CHF |
| Concassage sur site | 10 – 30 CHF | Faible | 15 – 25 CHF/tonne |
| Réemploi direct (éléments) | 5 – 15 CHF (manutention) | Très faible | 30 – 100 CHF/m³ |
Cet audit démontre que la réduction de l’énergie grise n’est pas une contrainte mais une démarche d’optimisation globale. Elle force les architectes et maîtres d’ouvrage à concevoir avec plus d’intelligence, à mieux connaître leurs matériaux et à transformer chaque déchet potentiel en une ressource. En fin de compte, un bâtiment à faible énergie grise est un bâtiment mieux pensé, plus durable et, très souvent, plus économique sur son cycle de vie complet.
Pour mettre en pratique ces principes, l’étape suivante consiste à intégrer cette grille d’audit de l’énergie grise dès les premières esquisses de votre prochain projet de construction ou de rénovation en Suisse.