Vue aérienne d'un atelier moderne où des experts manipulent des composants de haute précision avec des montagnes jurassiennes en arrière-plan
Publié le 15 mai 2024

La transition de l’Arc jurassien vers le medtech n’est pas une simple diversification, mais une refondation stratégique qui assure la souveraineté industrielle de la région pour les décennies à venir.

  • Elle capitalise sur un savoir-faire unique, l’« ADN microtechnique » hérité de l’horlogerie, pour produire des dispositifs médicaux à haute valeur ajoutée.
  • Elle offre une réponse structurelle à la volatilité du marché du luxe et constitue un argument puissant pour attirer et retenir les talents face à la concurrence des grands pôles urbains.

Recommandation : L’avenir se joue dans la capacité à investir dans des formations fusionnant précision traditionnelle et compétences numériques, tout en valorisant la qualité de vie exceptionnelle de la région comme un atout économique majeur.

L’Arc jurassien, berceau de l’horlogerie mondiale, évoque des images de patience, de précision et d’un luxe discret. Cet héritage, façonné par des siècles de savoir-faire, constitue le cœur battant de son identité économique. Face aux mutations globales, la conversation se tourne souvent vers la diversification, présentant le passage vers les technologies médicales (medtech) comme une évolution naturelle, presque évidente. On parle de compétences transférables, de nouvelles opportunités, de synergies industrielles. Ces observations, bien que justes, ne touchent qu’à la surface d’un phénomène bien plus profond.

Car la transformation à l’œuvre n’est pas une simple adaptation conjoncturelle. Il s’agit d’une véritable refondation culturelle et stratégique. La question n’est plus seulement de savoir comment appliquer des compétences horlogères à un autre domaine, mais de comprendre comment réinventer l’ADN même de la précision jurassienne pour répondre aux défis pérennes et non-cycliques de la santé mondiale. C’est un pari sur l’avenir, une décision consciente de troquer la dépendance aux cycles du luxe contre une résilience économique bâtie sur l’innovation au service de la vie.

Cet article se propose d’analyser les mécanismes profonds de cette transition. Nous explorerons pourquoi les artisans de la région sont idéalement positionnés pour cette mutation, comment la région peut jouer ses cartes dans la guerre des talents, et quel avenir se dessine pour un écosystème industriel qui a choisi de ne pas se reposer sur ses lauriers, aussi prestigieux soient-ils.

Cet article explore en profondeur les facettes de cette mutation économique et culturelle. Découvrez ci-dessous les thèmes que nous aborderons pour comprendre les enjeux et les opportunités qui redessinent l’avenir de l’Arc jurassien.

Pourquoi un horloger est-il le meilleur candidat pour assembler un pacemaker ?

La réponse à cette question ne réside pas seulement dans la dextérité manuelle, mais dans une culture de la précision absolue. L’horloger n’assemble pas des pièces ; il donne vie à un mécanisme où chaque micron compte. Cette obsession du détail, cette patience infinie et cette discipline de travail en environnement contrôlé sont directement transposables à l’assemblage de dispositifs médicaux implantables comme un pacemaker ou une prothèse orthopédique. C’est une question de mentalité avant d’être une question de technique. Le savoir-faire horloger est un ADN microtechnique complet, forgé sur trois siècles.

Comme le formule parfaitement la Haute École Arc, partenaire clé de cette transition :

Les technologies médicales (bio et medtech) sont les héritières de trois siècles d’industrie horlogère qui ont abouti à un ADN microtechnique dans l’Arc jurassien.

– Haute École Arc, Site officiel HE-Arc Ingénierie

Cette concentration de talents est un atout stratégique unique. Il n’est donc pas surprenant que près de 62% des emplois horlogers nationaux soient concentrés dans l’Arc jurassien suisse, créant une densité de compétences inégalée. Des groupes comme Acrotec l’ont bien compris, réalisant déjà un quart de leur chiffre d’affaires dans le secteur medtech, en s’appuyant sur les mêmes expertises qui font leur succès dans l’horlogerie. La transition n’est donc pas une reconversion, mais une extension naturelle du domaine d’excellence de la région.

Comment fidéliser les travailleurs frontaliers face à la concurrence salariale genevoise ?

La main-d’œuvre de l’Arc jurassien, et notamment de son industrie de précision, dépend historiquement d’un important contingent de travailleurs frontaliers. Avec environ 11 180 frontaliers français travaillant dans l’horlogerie suisse, soit près d’un tiers de cette population, leur fidélisation est un enjeu stratégique. Or, la concurrence est féroce, notamment celle du canton de Genève, qui exerce une forte attraction par ses niveaux de rémunération.

La différence des salaires minimums cantonaux illustre clairement cette pression. Si l’Arc jurassien offre des conditions avantageuses, l’écart avec Genève reste un facteur non négligeable pour un travailleur cherchant à maximiser son revenu.

Comparaison de certains salaires minimums cantonaux en Suisse
Canton Salaire minimum horaire (CHF) Année de référence
Genève 24,48 2025
Neuchâtel 21,31 2025
Jura 21,40 2024-2025
Tessin ~19,00 Variable selon secteur

Face à ce constat, la fidélisation ne peut se jouer uniquement sur le terrain salarial. L’Arc jurassien doit miser sur ses atouts différenciants : la qualité de vie, un coût de l’immobilier plus accessible, et surtout, le sens du travail. Participer à la création de dispositifs qui sauvent des vies offre une valeur immatérielle que le secteur du luxe ne peut concurrencer. C’est en combinant une rémunération compétitive avec un projet d’entreprise porteur de sens et un cadre de vie exceptionnel que la région parviendra à retenir son capital humain frontalier.

Jura vs Plateau : pourquoi s’installer au vert est un argument de recrutement post-Covid ?

La pandémie de Covid-19 a rebattu les cartes des priorités professionnelles et personnelles. La quête d’espace, de nature et d’un meilleur équilibre de vie est devenue un critère de décision majeur pour de nombreux talents, y compris les jeunes ingénieurs. Dans ce contexte, l’Arc jurassien dispose d’un avantage compétitif considérable sur les grands centres urbains du Plateau suisse comme Zurich, Berne ou Genève. S’installer « au vert » n’est plus un compromis, mais un véritable argument de recrutement.

Cet attrait est soutenu par une réalité économique tangible : le coût de la vie, et en particulier de l’immobilier. Une analyse des prix montre un écart spectaculaire : on estime le prix au mètre carré à environ 4’896 CHF à La Chaux-de-Fonds, contre 10’000 à 15’000 CHF/m² à Genève. Pour un jeune ingénieur ou une famille, cette différence se traduit par une capacité d’accession à la propriété et une qualité de vie tout simplement inatteignables dans les métropoles. Moins de temps de transport, plus d’activités en plein air, un environnement plus sûr pour les enfants : ces « soft factors » sont devenus des arguments de poids.

Vue panoramique d'un village jurassien avec des familles profitant d'espaces verts et montagnes en arrière-plan

Les entreprises de la région ont donc une carte maîtresse à jouer. En communiquant activement sur cet environnement de vie privilégié, elles peuvent attirer des profils qui, auparavant, n’auraient considéré que les grandes villes. Le télétravail partiel, facilité par un trafic routier sans commune mesure avec celui des grands axes, renforce encore cet attrait. Proposer un projet professionnel stimulant dans un cadre de vie exceptionnel est la formule gagnante pour contrer l’attraction des grands centres.

Le risque de voir vos jeunes ingénieurs partir pour Zurich ou l’étranger

L’un des défis majeurs pour toute région industrielle de pointe est la rétention de ses talents les plus qualifiés. Pour l’Arc jurassien, le risque de voir ses jeunes ingénieurs, fraîchement formés dans ses excellentes hautes écoles, céder aux sirènes des grands pôles technologiques comme Zurich, ou même partir pour l’étranger, est une préoccupation constante. Ces centres offrent souvent des salaires plus élevés, des projets de plus grande envergure et une reconnaissance internationale. Comment, dès lors, ancrer durablement ces compétences sur le territoire ?

La réponse ne se trouve pas dans une surenchère salariale impossible, mais dans la construction d’un écosystème professionnel et humain suffisamment riche pour être attractif. Il s’agit de proposer des carrières, et non de simples postes. Les entreprises de la région qui réussissent à retenir leurs talents sont celles qui offrent des responsabilités élargies, une vision complète du produit (de la R&D à l’industrialisation) et une autonomie décisionnelle inspirée du modèle fédéraliste suisse. Offrir la chance de développer des « dispositifs médicaux innovants et durables » est une source de motivation intrinsèque puissante.

Plutôt que de subir la fuite des cerveaux, une stratégie proactive de rétention doit être mise en place. Elle repose sur plusieurs piliers concrets que les décideurs locaux et les chefs d’entreprise peuvent activer.

Plan d’action : stratégies pour la rétention des talents dans l’Arc jurassien

  1. Accroître l’autonomie : Appliquer un modèle de gestion qui garantit une forte indépendance aux responsables de projets et d’unités, stimulant l’esprit entrepreneurial.
  2. Nouer des partenariats stratégiques : Développer des collaborations actives avec des centres de recherche de pointe comme l’EPFL et le CSEM pour permettre aux ingénieurs de travailler sur des projets d’avant-garde sans quitter la région.
  3. Élargir les responsabilités : Proposer des rôles qui couvrent l’ensemble du cycle de vie du produit, offrant une vision globale et une expérience plus enrichissante que les postes hyperspécialisés des grands groupes.
  4. Capitaliser sur la flexibilité : Promouvoir activement le télétravail et la flexibilité horaire, des avantages rendus concrets par un environnement de vie moins congestionné.
  5. Valoriser le sens : Mettre l’accent sur la finalité du travail – construire des technologies qui améliorent ou sauvent des vies – comme un différenciateur clé par rapport à d’autres industries.

Comment la région réduit sa dépendance aux cycles du luxe grâce au médical ?

L’histoire économique de l’horlogerie est une succession de cycles, alternant périodes d’euphorie et crises profondes. Cette volatilité, intrinsèquement liée aux aléas de la conjoncture mondiale et aux fluctuations des marchés du luxe, représente une fragilité structurelle pour l’Arc jurassien. La diversification vers le secteur medtech n’est donc pas un simple choix de croissance, mais une quête de résilience non-cyclique. Les besoins en matière de santé, eux, ne dépendent pas des tendances ou de la confiance des consommateurs ; ils sont constants et croissants.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Alors que l’horlogerie connaît des variations importantes, le secteur medtech suisse affiche une croissance robuste et régulière. Selon une étude sectorielle de 2024, le secteur a connu une croissance impressionnante de son chiffre d’affaires, passant de 20,8 milliards de francs en 2021 à 23,4 milliards en 2023. Cette performance, deux fois plus rapide que celle du PIB nominal suisse, témoigne de son dynamisme. Cette croissance se traduit directement en emplois stables et qualifiés.

Gros plan sur des mains expertes assemblant un dispositif médical miniaturisé avec outils de précision

En effet, l’industrie medtech suisse est un moteur majeur pour l’emploi. L’étude de Swiss Medtech révèle qu’elle comptait 71 700 emplois en 2023, avec 4 200 nouveaux postes créés en seulement deux ans. En investissant dans ce secteur, l’Arc jurassien ne se contente pas de créer de la richesse ; il bâtit un rempart économique. Chaque ingénieur qui passe de la conception d’une montre de luxe à celle d’un implant chirurgical contribue à découpler l’avenir de la région des soubresauts des marchés financiers et géopolitiques.

Comment former la nouvelle génération d’horlogers quand les jeunes veulent coder ?

La perception d’une opposition entre les métiers manuels de tradition, comme l’horlogerie, et les carrières « modernes » du numérique, comme le codage, est une idée reçue tenace. Pour les jeunes générations, l’attrait du monde digital est indéniable. Pourtant, voir le codage comme un concurrent à l’horlogerie est une erreur d’analyse. L’avenir de l’industrie de précision, qu’elle soit horlogère ou médicale, réside précisément dans la fusion de ces deux univers.

Le métier lui-même a déjà muté. L’artisan solitaire à son établi est de plus en plus complété, voire remplacé, par des profils hybrides. Comme le souligne la HE-Arc, le futur appartient à l’« horloger-programmeur » ou à l’« ingénieur mécatronicien ». Dans ce nouveau paradigme, la maîtrise du code n’est pas une alternative à la connaissance des mécanismes, mais une compétence additive et indispensable.

Le métier a évolué vers l’horloger-programmeur ou l’ingénieur mécatronicien. Le codage n’est plus un concurrent mais une compétence additive.

– HE-Arc, Formation en Ingénierie

Pour attirer les jeunes, il est donc crucial de moderniser l’image de ces filières et de restructurer les formations. Il faut démontrer que le travail sur une machine CNC à 5 axes requiert autant de logique et de programmation que le développement d’une application. Il faut mettre en avant que la conception d’un dispositif médical connecté combine l’extrême précision mécanique et la sophistication logicielle. En intégrant le codage, l’IA et la science des données au cœur des cursus de microtechnique, on ne trahit pas l’héritage, on le projette dans le 21e siècle. C’est ainsi que l’on transformera l’envie de « coder » en une ambition de « créer » les objets intelligents de demain.

Pourquoi attendre 3 mois pour un dermato quand une télé-expertise prend 48h ?

Cette question, qui relève du quotidien de nombreux citoyens suisses confrontés aux déserts médicaux ou aux listes d’attente, ouvre la porte à l’un des plus grands champs d’opportunités pour l’industrie medtech de l’Arc jurassien : la digitalisation de la santé. La région n’est pas seulement capable de produire le matériel physique de haute précision ; elle est idéalement positionnée pour développer les plateformes logicielles et les systèmes sécurisés qui rendent possible la télémédecine, le diagnostic à distance et la médecine personnalisée.

L’industrie medtech suisse a pleinement identifié la digitalisation comme un levier de croissance majeur. Ce n’est pas un vœu pieux, mais une stratégie soutenue par des investissements massifs. Le secteur réinvestit en moyenne 12% de son chiffre d’affaires en Recherche & Développement, une part considérable dédiée en grande partie à l’intégration des technologies numériques. Cet effort place les entreprises de l’Arc jurassien en pole position pour créer des solutions de télé-expertise qui répondent aux plus hautes exigences de sécurité et de protection des données, une préoccupation centrale en Suisse.

La force de la région est de pouvoir concevoir l’écosystème complet : le capteur miniaturisé qui collecte la donnée, le dispositif portable qui la transmet, et la plateforme ultra-sécurisée qui permet au spécialiste de l’analyser à distance. En passant de fabricant de composants à fournisseur de solutions intégrées, l’industrie locale monte non seulement en gamme, mais elle apporte une réponse concrète à un problème de société majeur. C’est là que se trouve la véritable valeur ajoutée, bien au-delà de la simple production matérielle.

À retenir

  • La mutation vers le medtech est une stratégie de résilience, réduisant la dépendance aux cycles du marché du luxe.
  • L’« ADN microtechnique » de l’horlogerie est l’atout maître pour la production de dispositifs médicaux à haute valeur ajoutée.
  • La qualité de vie dans l’Arc jurassien est un avantage compétitif majeur pour attirer et retenir les talents face aux grands centres urbains.
  • L’avenir de la formation réside dans la fusion des savoir-faire traditionnels et des compétences numériques (codage, IA, data).

Tradition vs Smartwatch : quel avenir pour les sous-traitants de l’Arc jurassien ?

L’avènement de la smartwatch a souvent été présenté comme une menace existentielle pour l’horlogerie traditionnelle suisse. Pour les nombreux sous-traitants de l’Arc jurassien, dont l’activité dépend des commandes des grandes marques, cette disruption a soulevé des questions légitimes sur leur avenir. La chute des volumes d’exportation de montres traditionnelles, avec une baisse de 3,4 millions d’unités entre 2018 et 2019 selon les estimations de la RTS, a matérialisé cette inquiétude. Faut-il voir la montre connectée comme l’ennemi juré qui signe la fin d’un modèle ?

La réalité, comme souvent, est plus nuancée. Certains acteurs visionnaires de l’industrie ont compris que la smartwatch n’était pas nécessairement un concurrent direct, mais pouvait agir comme un produit d’appel. Elle initie une nouvelle génération de consommateurs au port d’un objet au poignet, créant un pont vers l’horlogerie mécanique. C’est la position défendue par Frédéric Arnault de TAG Heuer :

Les montres connectées renforcent notre coeur de métier puisque grâce à ce produit, nous faisons beaucoup d’acquisitions clients qui pourront s’intéresser à l’horlogerie traditionnelle.

– Frédéric Arnault, TAG Heuer, interview RTS

Pour les sous-traitants, l’avenir n’est donc pas dans un combat perdu d’avance contre la technologie, mais dans une double stratégie intelligente. D’une part, continuer à fournir l’excellence pour le marché de la haute horlogerie, qui conservera toujours sa niche de prestige. D’autre part, utiliser leur savoir-faire en microtechnique, miniaturisation et gestion de matériaux complexes pour se positionner sur de nouveaux marchés. La smartwatch, avec ses capteurs et ses composants électroniques, est un de ces marchés. Le medtech, encore plus exigeant et à plus forte valeur ajoutée, en est un autre, bien plus prometteur. L’avenir n’est donc pas une question de « tradition contre smartwatch », mais de diversification intelligente des applications d’un savoir-faire unique.

Pour que cette transition soit un succès durable, l’étape suivante consiste à fédérer les acteurs politiques et industriels locaux autour d’une vision commune, en soutenant activement la formation, l’innovation et la promotion de cet écosystème unique au monde.

Questions fréquentes sur la transition medtech de l’Arc jurassien

Quelle est la place de la Suisse dans le medtech européen ?

La Suisse emploie plus de personnes par habitant dans le secteur medtech que tout autre pays européen, à l’exception de l’Irlande, ce qui en fait un leader continental en termes de densité de compétences.

Comment le medtech suisse se finance-t-il ?

L’industrie se caractérise par un fort autofinancement de son innovation. Elle réinvestit en moyenne environ 12% de son chiffre d’affaires total en recherche et développement pour rester à la pointe de la technologie.

Quel est le principal défi du secteur ?

Les principaux défis identifiés par les entreprises sont les niveaux élevés de régulation, notamment avec les nouvelles normes européennes, ainsi qu’une pression constante sur les coûts et les prix de vente.

Rédigé par Aurélie Dubois, Ingénieure HES en microtechnique et fille d'horloger, experte en procédés de fabrication de haute précision et certification Swiss Made.